Point de vue
Berkshire Hathaway : l'empire que vous ne possédez pas
Holdings, philosophie value et le piège du droit de vote délégué
1 juin 2026 · Anthony Schoenauer · 10 min de lecture
1. Un empire à deux étages
Berkshire Hathaway n'est pas un fonds. Ce n'est pas non plus une simple holding cotée. C'est une construction financière unique au monde — un conglomérat d'assurance, d'industrie lourde et d'investissement boursier, piloté pendant soixante ans par Warren Buffett depuis Omaha, Nebraska.
Au 31 mars 2026, le portefeuille coté de Berkshire représente environ 263 milliards de dollars répartis sur 27 positions. Mais ce portefeuille visible — celui que tout le monde commente — ne représente qu'une partie de l'édifice. L'autre moitié, moins médiatisée, c'est l'empire des filiales détenues à 100 % : BNSF Railway (le plus grand réseau ferroviaire de marchandises nord-américain), Berkshire Hathaway Energy (5,4 millions de clients en énergie régulée), GEICO (deuxième assureur automobile américain), et une centaine d'autres entreprises industrielles, agroalimentaires et de services.
La float d'assurance — ce capital que les assurés versent avant de se faire rembourser — atteint 176 milliards de dollars en 2025. Berkshire l'investit à sa guise. Gratuitement. C'est ce levier-là qui a créé l'une des plus grandes fortunes industrielles du XXe siècle.
Buffett n'investit pas. Il construit.
2. Le portefeuille boursier : répartition sectorielle
Sur les 263 milliards du portefeuille coté, la concentration est assumée et radicale. Les cinq premières positions représentent à elles seules 67 % du total : Apple (22 %), American Express (17,4 %), Coca-Cola (11,6 %), Bank of America (9,5 %), Chevron (6,6 %).
La répartition sectorielle reflète une philosophie immuable : Berkshire surpondère massivement les Financières (American Express, Bank of America, Chubb, Moody's), les Biens de consommation courante (Coca-Cola, Kraft Heinz), et l'Énergie (Chevron, Occidental Petroleum). La Technologie, via Apple, a pris une place croissante sous l'ère Buffett/Munger, mais a été partiellement réduite depuis. Le nouveau CEO Greg Abel a initié de nouvelles positions en 2025-2026 : Alphabet et Delta Air Lines (2,6 milliards de dollars) signalent une légère évolution du style.
Ce qui frappe, c'est l'absence délibérée. Pas de biotech. Pas de crypto. Pas de SPAC. Pas de mode. Berkshire investit dans ce qu'il comprend et ce qu'il peut tenir vingt ans.
Vingt-sept lignes pour 263 milliards. Là où les fonds vous proposent 600 lignes pour se couvrir.
3. Le private equity à la sauce Berkshire
Les filiales à 100 % constituent la face cachée de Berkshire — et probablement sa face la plus précieuse. Difficiles à valoriser précisément, elles génèrent des flux de trésorerie massifs que Buffett alloue sans contrainte de mandat ou de frais de gestion.
BNSF produit 8,1 milliards de dollars de cash opérationnel annuel et reverse 4,4 milliards à la maison mère. Berkshire Hathaway Energy exploite des pipelines, des éoliennes et des réseaux de distribution régulés. GEICO a rationalisé son modèle après quelques années difficiles et retrouve des ratios combinés enviables. S'y ajoutent See's Candies (une machine à cash depuis 1972), Clayton Homes (premier constructeur de maisons modulaires), NetJets (aviation privée) ou Dairy Queen.
On parle de centaines de milliards de dollars d'actifs industriels et de services que le marché valorise mal — parce qu'ils ne sont pas cotés séparément, parce qu'ils ne font pas rêver les algorithmes, et parce que leur force réside dans leur ennui assumé. C'est précisément là que réside la prime de qualité.
Le private equity de Berkshire, c'est du private equity sans carried interest ni frais de 2 %.
4. La philosophie d'investissement : pourquoi la comprendre change tout
La philosophie de Berkshire se résume à quelques principes que tout le monde cite et que presque personne n'applique. Investir dans des entreprises avec un avantage concurrentiel durable (le fameux "moat"). Ne jamais payer trop cher. Rester dans son cercle de compétence. Avoir la patience d'attendre la bonne opportunité — parfois dix ans.
Ce qui distingue Buffett, ce n'est pas l'intelligence financière brute. C'est la discipline psychologique. Acheter quand les autres vendent. Vendre quand les autres achètent. Refuser de suivre la mode des dot-com, des subprimes, du NFT. Accumuler du cash en période de surchauffe (réserves de 334 milliards fin 2025) pour frapper fort quand le marché s'effondre.
Comprendre cette philosophie, c'est comprendre que la valeur n'est pas ce que le marché pense aujourd'hui. C'est ce que l'entreprise génère sur dix ans. Pour un expatrié qui investit depuis Bangkok ou Kuala Lumpur — loin du bruit médiatique quotidien de Wall Street — cette approche est une boussole. Un conseiller professionnel peut vous aider à l'appliquer à votre situation sans vous perdre dans les détails.
La patience est la seule stratégie qui ne peut pas vous être volée par un algorithme.
5. En Europe : les cousins de Berkshire
Il n'existe pas de copie conforme de Berkshire en Europe — l'absence d'une filiale d'assurance géante comme GEICO rend la comparaison structurellement imparfaite. Mais plusieurs holdings familiales cotées adoptent la même philosophie de capital allocation à long terme, et méritent d'être connues.
Exor N.V. (EXO, Euronext Amsterdam) est sans doute le plus proche en esprit. Contrôlée par la famille Agnelli, elle détient Ferrari, Stellantis, Iveco, The Economist et le groupe de réassurance PartnerRe. Sa logique d'allocation ressemble à Buffett : prendre des participations significatives dans des entreprises à moat évident, les garder très longtemps. Investor AB (INVE-B, Nasdaq Stockholm), pilotée par la famille Wallenberg depuis un siècle, est l'archétype de la holding industrielle nordique. Atlas Copco, ABB, Ericsson, AstraZeneca — elle détient les fleurons de l'industrie suédoise avec une vision générationnelle.
Groupe Bruxelles Lambert — GBL (GBLB, Euronext Bruxelles), historiquement lié à la famille Frère, gère Adidas, Pernod Ricard, SGS et des actifs privés avec une discipline financière assumée. Sofina (SOF, Euronext Bruxelles), contrôlée par la famille Boël, combine participations cotées (Danone) et une poche significative de private equity non coté. Wendel (MF, Euronext Paris) incarne la tradition industrielle française : Bureau Veritas, Tarkett, Scalian — des entreprises leaders sur des niches défensives.
Ces cinq structures partagent une logique commune : des familles qui ont prouvé leur capacité d'allocation sur plusieurs générations, une discipline anti-mode et une vision qui dépasse le prochain trimestre. Ce que la majorité des gérants de fonds vous dira être une contrainte, ces familles le revendiquent comme un avantage.
En Europe, la patience s'hérite. En Amérique, elle se construit. Le résultat est souvent le même.
6. En Asie : des conglomérats aux racines profondes
Buffett lui-même a validé l'équivalent asiatique. En 2020, Berkshire a pris des participations dans les cinq grands sogo shosha japonais — Mitsubishi, Itochu, Mitsui, Marubeni et Sumitomo Corp. En 2025, ces positions représentaient 23,5 milliards de dollars. Buffett les a explicitement comparés à Berkshire : des conglomérats diversifiés, avec une gestion disciplinée du capital, des politiques actionnariaux supérieures à la norme américaine, et des positions dans des secteurs impossibles à répliquer.
Ces sogo shosha couvrent tout — énergie, commodités, logistique, agroalimentaire, technologie, infrastructure. Itochu est particulièrement orienté consommation et textile de luxe. Mitsubishi Corporation domine l'énergie et les ressources naturelles. Mitsui & Co combine trading de commodités et participations industrielles mondiales. Ce sont des structures centenaires, solides, sous-valorisées par les marchés occidentaux qui les comprennent mal.
Au-delà du Japon, on trouve en Asie d'autres structures comparables : Jardine Matheson (Hong Kong, empire diversifié en Asie du Sud-Est avec Hongkong Land, Dairy Farm, Mandarin Oriental), CK Hutchison (Li Ka-shing, présence mondiale dans les ports, télécoms, distribution, énergie), ou encore Fosun International (Chine, modèle explicitement calqué sur Berkshire, avec assurance + conglomérat industriel). Ces holdings concentrent des décennies de connaissance sectorielle locale, de relations régionales et de capital patient — des avantages qu'un ETF généraliste ne peut pas répliquer.
Buffett avait compris l'Asie avant la plupart des gérants occidentaux. Il avait raison.
7. Détenir ces holdings en fond de portefeuille : stratégie ou paresse ?
La logique de fond de portefeuille est simple : vous achetez en une transaction l'accès à des dizaines de secteurs et d'entreprises, piloté par des équipes qui ont fait leurs preuves sur plusieurs décennies. Vous n'avez pas besoin de comprendre la chimie industrielle pour investir dans Atlas Copco via Investor AB. Vous n'avez pas besoin de connaître le marché ferroviaire américain pour investir dans BNSF via Berkshire.
C'est la délégation de compétence institutionnalisée. Et contrairement aux ETF sectoriels ou thématiques qui vous exposent à des modes passagères, ces holdings investissent dans des actifs tangibles, défensifs, avec des barrières à l'entrée réelles. Pour un expatrié qui gère son patrimoine à distance, sans pouvoir suivre les marchés quotidiennement, ce type de position de fond offre une stabilité que peu d'instruments répliquent.
La nuance ? Ce n'est pas de la paresse. C'est un choix délibéré. Déléguer à une famille qui a prouvé sa compétence sur soixante ans, c'est une décision active — pas un défaut de stratégie. Mais elle a un prix caché que peu d'investisseurs mesurent correctement.
Déléguer à Warren Buffett ou aux Wallenberg, c'est accepter que quelqu'un d'autre soit plus compétent que vous sur leur terrain. Ce n'est pas honteux. C'est pragmatique.
8. Le revers de la médaille : vous avez abandonné votre droit de vote
Voilà ce que personne ne vous dit quand il vous vend un ETF ou une action de holding : en achetant ces instruments, vous avez délégué votre droit de vote aux assemblées générales. Et ce droit de vote, en apparence technique et ennuyeux, est en réalité un des droits les plus puissants d'un actionnaire.
Le droit de vote en AG vous permet de vous prononcer sur la rémunération des dirigeants, les politiques environnementales, la stratégie d'entreprise, les fusions-acquisitions. Dans le cas des ETF, ce droit est exercé en bloc par BlackRock, Vanguard, State Street — les trois géants qui contrôlent 80 % du marché ETF américain. Ces gestionnaires votent selon leurs propres politiques ESG et de gouvernance, pas selon vos convictions. En 2023, BlackRock a soutenu 55 % des propositions ESG clés, Vanguard seulement 28 %. Qui représentait vos intérêts ce jour-là ?
Dans le cas des holdings familiales — Berkshire, Exor, Investor AB — vous déléguez à une famille. Cela peut être rassurant (compétence prouvée, alignement d'intérêt multigénérationnel) ou préoccupant (absence de contrepoids, décisions unilatérales). Imaginez une entreprise du portefeuille qui avait structuré sa stratégie RSE sur quatre ans — réduction carbone, transition énergétique, gouvernance sociale — et dont l'actionnaire de contrôle vote systématiquement contre toutes les résolutions ESG à chaque AG. L'entreprise ne peut pas exécuter son plan. Et c'est précisément ce qui se passe dans certaines situations de contrôle concentré. Votre retour sur investissement peut en souffrir — pas dans six mois, mais dans dix ans.
Si ce sujet vous intéresse — et il devrait — les travaux de Lucian Bebchuk (Harvard Law School) sur la concentration du pouvoir de vote dans les index funds, ou les recherches de la Manhattan Institute sur la réforme du proxy voting, offrent un panorama documenté sur la manière dont les financiers du monde tiennent les rênes de l'économie à travers un droit (désuet pour les retail) de vote.
Vous pensez être actionnaire. Vous êtes spectateur. La différence est philosophique — et financière.
⚡ Angle mort — valorisation des filiales. L'article présente les filiales comme un actif sous-valorisé, mais ne mentionne pas que BNSF a subi une baisse de rentabilité en 2024 liée à la pression sur le fret et aux coûts salariaux. La thèse reste valide, le timing mérite nuance.
⚡ Biais de confirmation — comparaison holdings. Les holdings européennes citées ont des structures de gouvernance très différentes. Exor et Investor AB ont des actions à droits de vote multiples qui amplifient le contrôle familial — exactement le problème évoqué en fin d'article. La comparaison flatteuse mérite d'être contrebalancée.
⚡ Donnée non sourcée — "centaines de milliards" pour les filiales. La valorisation implicite des filiales à 100 % n'est pas chiffrée précisément. Berkshire communique via son bénéfice d'exploitation, pas via une valorisation distincte des subsidiaires. À préciser ou retirer.
⚡ Risque non mentionné — succession. Greg Abel dirige maintenant Berkshire. Sa philosophie d'investissement est moins connue, son track record en allocation de capital moins documenté. Le "brand Buffett" qui justifie la prime de valorisation de BRK est un actif intangible en dépréciation progressive.
⚡ Simplification sur les sogo shosha. Les cinq trading houses japonaises ont des modèles distincts — Itochu est très différent de Mitsui. Les agréger comme "équivalents asiatiques de Berkshire" est pédagogique mais potentiellement trompeur pour un investisseur qui voudrait entrer sur une seule position.
La thèse centrale — détenir ces holdings comme ancre de portefeuille — reste solide. Les angles morts portent sur la précision des valorisations et la question de succession chez Berkshire. À documenter avant publication finale.
— Anthony Schoenauer, L’expatrié français