Point de vue
Pourquoi le yuan entre dans les réserves des banques
Déséquilibre géopolitique, or, et recomposition silencieuse du système monétaire mondial
31 mars 2026 · Anthony Schoenauer · 9 min de lecture
Les banques centrales achètent du yuan
La part du yuan dans les réserves mondiales reste modeste — autour de 2,5 à 3 % selon les données FMI, contre plus de 58 % pour le dollar et 20 % pour l'euro. Ce n'est pas une révolution. C'est un signal.
Part du yuan (CNY) dans les réserves mondiales de change — données IMF COFER 2016–2025 (%)
Ce signal, c'est que des banques centrales — notamment en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient et en Afrique — diversifient délibérément leurs réserves en intégrant du yuan, malgré le contrôle des capitaux chinois, malgré la non-convertibilité totale, malgré l'opacité institutionnelle du système financier de Pékin.
Quand on fait quelque chose malgré ses inconvénients évidents, c'est que les avantages — ou les risques d'alternative — sont jugés plus importants. La question à poser n'est pas "pourquoi le yuan ?". C'est : "de quoi les banques centrales essaient-elles de se protéger ?"
La diversification monétaire n'est pas un vote de confiance dans le yuan. C'est un vote de défiance dans le statu quo.
La Chine achète de l'or — massivement et méthodiquement
La Banque Populaire de Chine achète de l'or depuis 2022 à un rythme qui ferait rougir un hedge fund agressif. Elle a officiellement ajouté plusieurs centaines de tonnes à ses réserves en deux ans, et les analystes s'accordent à dire que les chiffres officiels sous-estiment la réalité des achats effectifs.
Source : Bloomberg / China General Administration of Customs — importations d'or non-monétaire (tonnes)
Elle n'est pas seule. La Russie, l'Inde, la Turquie, la Pologne, la Hongrie : des profils très différents, une stratégie similaire. Les banques centrales ont acheté plus d'or en 2022 et 2023 que lors de n'importe quelle autre période depuis 1967.
Ce n'est pas de la nostalgie pour l'étalon-or. C'est une couverture rationnelle contre un risque précis : la possibilité que les actifs libellés en dollars soient un jour utilisés comme outil de coercition géopolitique — comme ils l'ont été avec les réserves russes gelées en 2022.
La leçon n'a pas été perdue. Elle a été intégrée dans les stratégies de réserves de pratiquement chaque banque centrale qui observe l'ordre international avec une attention un tant soit peu critique.
L'or à cours élevé — rareté terrestre, abondance cosmique
L'or s'échange à des niveaux historiques. La narrativité dominante parle de "valeur refuge" et d'"inflation". Ce n'est pas faux, mais c'est incomplet.
L'or est rare sur Terre — environ 200 000 tonnes extraites depuis le début de l'humanité. C'est moins que ce que tient un stade de football. Sa résistance à la corrosion, sa conductivité et sa densité en font un matériau irremplaçable dans l'électronique de précision. La demande industrielle n'est pas anecdotique.
En revanche — et c'est l'anecdote cosmique qui relativise tout — l'or est l'un des éléments les plus communs dans l'univers. Les astéroïdes de type M en contiennent des quantités qui rendraient l'extraction terrestre anecdotique. Psych 16, un astéroïde de la ceinture principale, contiendrait à lui seul assez de métaux pour que chaque être humain sur Terre devienne milliardaire plusieurs fois.
Cela ne va pas se produire demain. Mais cela devrait inciter à une certaine modestie dans l'attribution d'une valeur intrinsèque absolue à l'or. Sa rareté actuelle est terrestre, pas fondamentale. Sa valeur est, comme toujours, une convention collective.
L'or vaut ce que les gens croient qu'il vaut. Ce qui, dans l'histoire de l'humanité, s'est avéré être beaucoup.
Le poids géopolitique de la Chine — la puissance qui ne se bat pas
La Chine est une puissance militaire de premier rang. Son budget de défense est le deuxième mondial, ses capacités en missiles balistiques anti-navires (DF-21D, DF-26) ont fondamentalement modifié le calcul stratégique en mer de Chine. Son arsenal nucléaire est en expansion rapide et sa doctrine est en évolution.
Mais la Chine ne se bat pas. Du moins, pas au sens conventionnel. Sa stratégie historique — enracinée dans Sun Tzu plus que dans Clausewitz — est de gagner sans combattre. Épuiser l'adversaire, créer des dépendances économiques, construire des positions d'influence avant que le conflit soit déclaré.
Le résultat : un pays qui dispose d'un arsenal dissuasif crédible, d'une dépendance économique mondiale à son appareil productif, et de leviers d'influence diplomatique dans pratiquement toutes les régions du monde. Et qui, précisément parce qu'il ne s'est pas épuisé dans des guerres coûteuses, conserve ses ressources pour les arbitrages qui comptent.
Face à un adversaire qui a dépensé des milliers de milliards en conflits aux résultats discutables depuis 2001, cela ressemble à un avantage structurel. Le temps joue-t-il en faveur de Pékin ? Les banques centrales qui achètent du yuan semblent le penser.
La vitesse d'exécution comme avantage stratégique
Un prototype de téléphone à Shenzhen : dix-huit heures. Le même exercice aux États-Unis : six semaines. Ce n'est pas une anecdote. C'est un révélateur systémique.
La Chine a construit un écosystème industriel où la densité des fournisseurs, la flexibilité des ateliers et l'absence de friction réglementaire permettent une vitesse d'itération que l'Occident ne peut tout simplement pas reproduire dans son cadre actuel. L'innovation y est favorisée par l'exécution avant la régulation — ce qui génère des externalités, certes, mais aussi une compétitivité structurelle difficile à contester.
En face : l'Europe a fait le choix inverse. Elle régule d'abord, innove ensuite — quand elle innove. Le résultat est documenté : aucune grande plateforme technologique européenne, un retard industriel croissant, et un discours sur la souveraineté numérique qui ne se traduit pas en capacité réelle. Les États-Unis ralentissent pour d'autres raisons : le confort d'une hégémonie installée, l'absence de vision industrielle de long terme, et une classe politique dont l'horizon de décision s'arrête au cycle électoral.
Ce delta de vitesse n'est pas sans conséquence pour un investisseur. Il change qui innove, qui produit, et à quel coût. Ignorer cette réalité en limitant son exposition à l'Occident par confort idéologique, c'est se priver d'une partie substantielle de la croissance mondiale.
Les États-Unis jouent un jeu dangereux
L'hégémonie américaine repose sur deux piliers : la puissance militaire et le dollar. Le premier reste incontesté dans l'absolu — les États-Unis dépensent plus en défense que les dix pays suivants réunis. Le second est sous tension d'une nature différente.
L'utilisation du dollar et du système SWIFT comme arme géopolitique — sanctions, gels d'actifs, exclusions — a produit l'effet désiré à court terme. Elle a aussi produit un effet non désiré à long terme : convaincre une partie du monde que détenir des actifs en dollars comporte un risque politique qui n'existait pas avant.
Ce risque n'est pas annoncé. Il est discrètement incorporé dans les décisions de diversification des réserves. C'est pour ça que des pays qui ne sont ni anti-américains ni pro-chinois par conviction idéologique réduisent quand même leur exposition au dollar. Ce n'est pas de la géopolitique, c'est de la gestion de risque.
L'ironie de la situation : en utilisant le dollar comme levier maximum de pression, les États-Unis accélèrent le processus de fragmentation du système monétaire qu'ils cherchent à préserver. La démonstration de force est réelle. Ses conséquences systémiques sont peut-être plus importantes que prévues.
Personne ne dit que le dollar va s'effondrer. Tout le monde, silencieusement, réfléchit à ce qui se passerait s'il vacillait.
Les valeurs chinoises : attractives, mais les yeux ouverts
Les marchés actions chinois s'échangent à des valorisations qui feraient rougir d'envie n'importe quel analyste value occidental. Le PE moyen du CSI 300 reste structurellement inférieur à celui du S&P 500. Les entreprises technologiques chinoises de premier rang — Tencent, Alibaba, BYD, CATL — offrent des fondamentaux que le marché américain ne peut plus s'offrir.
Mais investir en Chine, c'est accepter plusieurs réalités que la valorisation ne capture pas. La première : dans un monde qui se polarise, un actif détenu sur un marché adverse peut se retrouver illiquide, gelé, ou dévalué par décret politique — comme les investisseurs russes l'ont appris en 2022. La diversification géographique est une vertu jusqu'au moment où les géographies deviennent incompatibles. Calibrez vos positions en conséquence.
La seconde : investir en Chine, c'est financer un système où les libertés individuelles sont pensées différemment. Ce n'est pas un jugement — on vit très bien en Chine, et ceux qui y ont résidé le savent. C'est une réalité que chaque investisseur doit intégrer selon ses propres valeurs. Pour ceux que ça importe : la question mérite d'être posée avant de placer, pas après.
La conclusion n'est pas d'éviter la Chine. C'est de ne pas y mettre tous ses jetons — et de savoir pourquoi on y entre.
Donc — ce que ça signifie pour un portefeuille
La thèse centrale de cet article n'est pas que le yuan va remplacer le dollar. Cette idée est prématurée, peut-être illusoire à moyen terme. La thèse, c'est que le risque de concentration monétaire est réel et qu'il est en train d'être repricé par les acteurs les plus informés du système financier mondial.
Pour un investisseur privé, cela ouvre plusieurs réflexions : une exposition à l'or physique ou à des instruments de qualité équivalente comme couverture de déséquilibre géopolitique ; une diversification géographique des actifs au-delà des marchés occidentaux ; une attention portée aux monnaies et actifs des économies qui bénéficieraient d'un rééquilibrage des flux de réserves mondiales.
Ce n'est pas une thèse de performance à 12 mois. C'est une thèse de résilience patrimoniale à 5-10 ans. La différence est importante — surtout pour des expatriés dont le patrimoine est déjà exposé à des risques de change multiples.
⚡ La fragilité de la causalité yuan → or → puissance. Des pays comme la Pologne ou l'Inde achètent de l'or sans être pro-chinois. La séquence narrative de l'article est cohérente — la causalité est plus complexe.
⚡ L'or cosmique fragilise la thèse haussière. Le passage sur Psych 16 est intellectuellement honnête — et logiquement destructeur pour l'argument de rareté absolue. Tension non résolue.
⚡ Risque de perception anti-américaine. Le diagnostic sur le dollar est solidement étayé. Le ton peut aliéner une partie de l'audience expatriée (franco-américains, cadres de multinationales US). À doser selon la cible.
⚡ La polarisation géopolitique comme risque de liquidité réel. L'article recommande la diversification vers des actifs des marchés émergents — sans mentionner que ces actifs peuvent devenir illiquides ou confisqués en cas d'escalade. Le risque 2022/Russie s'applique dans les deux sens.
⚡ L'opacité des données chinoises sur l'or. Les chiffres officiels sont reconnus comme sous-estimant la réalité des achats. Construire une thèse d'investissement sur des données officiellement incomplètes est un risque analytique qu'il faut nommer.
L'article le plus ambitieux des trois. La conviction est légitime, le cadre analytique solide. Les risques du revers sont ici aussi les plus significatifs.
— Anthony Schoenauer, L’expatrié français