Point de vue
Amundi : Investing in a 'Low Trust' World
Le dernier rapport d'Amundi confirme, en institutionnel, une thèse que je défends depuis mars. Ce qu'il dit, ce qu'il tait, et ce que ça change pour votre ETF Monde.
31 août 2026 · Anthony Schoenauer · 13 min de lecture

Cet article part d'une vidéo. Le 29 août, Xavier Delmas publiait "La règle qui portait les marchés depuis 40 ans s'est inversée", une collaboration commerciale avec Amundi qui s'appuie sur un document que j'avais laissé passer : "Investing in a 'Low Trust' World", publié en juillet par l'Amundi Investment Institute. Je suis allé lire le rapport source plutôt que de me contenter du résumé en 3 minutes 32. Il mérite mieux qu'un like — et un peu plus de recul que la vidéo qui le porte.
Un aimant, une usine Ford, et 40 ans de mondialisation qui s'inversent
Selon Xavier Delmas, il a suffi d'un aimant aux terres rares de quelques grammes — un verrou chinois sur la chaîne d'approvisionnement automobile — pour mettre à l'arrêt une usine Ford. Anecdote frappante, peut-être un peu mise en scène pour les besoins du montage, mais elle illustre exactement ce que documente Amundi sur treize pages de bullet points bien habillés : la règle qui a organisé l'économie mondiale depuis quarante ans, produire au moins cher et n'importe où, s'inverse.
La thèse centrale du rapport tient en une phrase que je trouve juste : ce qui définit le nouvel ordre mondial, ce n'est pas un conflit en particulier, c'est l'érosion de la confiance. Les pays prennent conscience de leurs vulnérabilités et cherchent à réduire leurs dépendances externes tout en augmentant leur levier sur les autres. Ce qui compte n'est plus seulement la puissance militaire ou économique, mais la capacité à encaisser la douleur sans plier. L'efficacité cesse d'être la logique économique dominante ; la résilience prend sa place.
Amundi chiffre le climat ambiant à partir de son propre modèle interne de régimes géopolitiques, construit depuis 1920 : le risque géopolitique est à son plus haut niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec le plus grand nombre de conflits actifs simultanés depuis 1945 et une diplomatie qui peine structurellement à les désamorcer. Le graphique qui accompagne ce constat est volontairement dérangeant — il superpose la configuration actuelle à celle des années 1930 et 1940. C'est une évaluation maison, pas un indice consensuel publié par un tiers indépendant, et ça mérite d'être dit avant d'en faire un absolu. Mais la direction qu'elle pointe, elle, se retrouve dans à peu près toutes les données publiques qu'on peut aller vérifier soi-même.
Le monde n'est pas devenu plus instable depuis 2020. Il a juste cessé, un temps, de nous envoyer la facture.
Les chiffres qu'Amundi met sur la table
Commençons par le protectionnisme, parce que c'est la donnée la plus parlante. Le cumul des restrictions à l'importation recensées par l'OMC est passé d'environ 100 milliards de dollars en 2009 à plus de 4 500 milliards en 2025, avec trois accélérations nettes bien identifiables sur la courbe : la guerre commerciale sino-américaine de 2018, la pandémie de Covid-19 en 2020, puis la guerre russo-ukrainienne à partir de 2022. Ce n'est pas un bruit de fond qui se dissipe. C'est un mur qui monte, marche après marche, depuis quinze ans.
Sur la fenêtre qu'Amundi retient dans son graphique — grosso modo depuis 2015 — les dépenses militaires mondiales ont progressé d'environ 41 % en termes réels, d'après la base de données SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) qu'Amundi reprend telle quelle. Et cette donnée, contrairement à l'indice géopolitique maison, se recoupe très bien avec une source indépendante : le SIPRI lui-même publiait cette année son propre rapport, confirmant une onzième année consécutive de hausse des dépenses militaires mondiales, à 2 887 milliards de dollars en 2025, en progression de 2,9 % en termes réels sur la seule dernière année. Le fardeau militaire mondial — les dépenses en pourcentage du PIB planétaire — atteint 2,5 %, son niveau le plus élevé depuis 2009. L'Europe est le principal contributeur à cette accélération, avec des dépenses en hausse de 14 % en 2025, à 864 milliards de dollars.
Le nouveau régime en cinq traits, et ce que ça change par classe d'actifs
Amundi résume le régime d'investissement qui en découle en cinq points : dépenses budgétaires plus élevées (les États dépensent pour le pouvoir et le levier, indépendamment de l'état de leurs finances publiques), risque souverain plus élevé, volatilité persistante plus élevée, primes de risque plus élevées, et dispersion plus large entre régions et secteurs — les entreprises agiles avec des chaînes d'approvisionnement flexibles et une faible exposition géopolitique devraient surperformer, les autres décrocher. Anna Rosenberg, responsable de la géopolitique chez Amundi, la résume en une phrase que je trouve difficile à contredire : « La volatilité n'est plus une exception sur les marchés financiers ; elle en est la règle. »
Traduit par classe d'actifs, ça donne à peu près ceci. Sur les actions, la résilience, la diversification et le contrôle deviennent des critères de sélection à part entière — les entreprises exposées à l'indépendance énergétique (solaire, nucléaire, réseaux), à la souveraineté technologique (serveurs locaux, sécurité satellite, puces domestiques), à la défense et à la production pharmaceutique en bénéficient structurellement. Sur les devises, la diversification des réserves s'accélère progressivement : le dollar ne sera pas remplacé par une seule alternative, mais par un panier d'alternatives — et Amundi note, en passant, que les stablecoins comptent géopolitiquement précisément parce qu'ils agissent comme une extension numérique du dollar, ce qui est une manière élégante de dire qu'on ne sort pas si facilement du système qu'on croit fuir. Sur les obligations, la duration devient une couverture moins fiable contre le risque géopolitique, et la prime de terme reste structurellement plus haute — un thème que j'ai déjà creusé quand Jamie Dimon lançait l'alerte sur une crise obligataire, et sur lequel Amundi ne fait ici que confirmer la tendance de fond. Sur le crédit, l'écart se creuse entre émetteurs solides et fragiles. Sur l'or enfin, il redevient un outil d'allocation stratégique à part entière, porté par la diversification des réserves et par des corrélations traditionnelles devenues instables — l'or, historiquement, reste une source de confiance dans les périodes de volatilité.
Ce que je disais déjà en mars
J'ai écrit en mars, à propos des achats d'or des banques centrales et de la montée du yuan dans les réserves mondiales, que la diversification monétaire n'était pas un vote de confiance dans une alternative, mais un vote de défiance dans le statu quo. Amundi documente aujourd'hui la même dynamique, sous un autre nom et avec des moyens qu'un cabinet de conseil patrimonial n'a pas. Ça ne rend pas la thèse plus juste. Ça confirme qu'elle circule désormais au-delà d'un blog.
Ce que le mot « marketing » en bas de chaque page ne dit pas assez fort
Voici où je décroche un peu du ton enthousiaste de la vidéo. Le document source porte, en en-tête de chacune de ses treize pages, un bandeau qui précise sans ambiguïté qu'il s'agit d'une communication marketing réservée exclusivement aux clients professionnels, aux prestataires de services d'investissement et aux autres professionnels du secteur financier. Ce n'est pas un détail juridique noyé dans une notice. C'est écrit en toutes lettres, en haut de chaque page, que ce rapport n'est pas destiné à vous. Il l'est devenu quand même, republié en substance devant 160 000 paires d'yeux dans une vidéo sponsorisée — ce qui n'a rien de malhonnête, la collaboration commerciale est clairement affichée, mais qui change la nature de l'exercice. Un document de recherche institutionnelle, pensé pour des comités d'investissement, devient un contenu grand public sans que son cadre d'origine — ses limites, ses biais, son public visé — voyage avec lui.
Deuxième nuance, et celle-ci vient du rapport lui-même, pas de mes soupçons habituels : Amundi reconnaît noir sur blanc que l'or a compté parmi les actifs les plus faibles pendant la récente escalade au Moyen-Orient, les marchés ayant priorisé le risque inflationniste et ses implications sur les taux — un comportement que le rapport reconnaît lui-même comme contraire à la réputation habituelle de valeur refuge de l'or. Le « nouveau rôle de l'or » vendu en titre de vidéo n'est donc pas une ligne droite. C'est une tendance de fond avec des trous d'air court terme bien réels, et le rapport le dit — juste pas dans le titre de la vidéo qui le résume.
Troisième nuance, plus structurelle : le rapport conclut que l'Europe va s'imposer comme un poids géopolitique plus fort, portée par la confiance dans ses institutions — un avantage compétitif rare dans un monde qui en manque. C'est une lecture défendable. C'est aussi, très commodément, la lecture qu'un gestionnaire d'actifs français et européen a intérêt à défendre. Et une partie de cette thèse est déjà dans les prix : je notais il y a trois jours que les banques européennes avaient repris 67 % en 2025, avant même la publication de ce rapport. Un gérant qui vend des fonds or, dette émergente, actifs réels et thématiques défense n'est pas malhonnête en vous expliquant pourquoi ces classes d'actifs comptent davantage aujourd'hui. Mais il n'est pas neutre non plus, et les deux peuvent être vrais en même temps.
Ce n'est pas parce qu'un institut de recherche a raison sur le fond qu'il vend la thèse au bon prix d'entrée.
Donc, concrètement : votre ETF Monde n'est pas ce que vous croyez
Voici le point le plus actionnable de tout ce rapport, et celui que ni la vidéo ni le document ne creusent vraiment pour un lecteur particulier. Si vous détenez, comme beaucoup d'expatriés dans votre assurance-vie ou votre PEA, une unité de compte « ETF Monde » ou un tracker MSCI World en pensant vous être diversifié à l'échelle planétaire, regardez sa composition : les États-Unis y pèsent aujourd'hui autour de 72 à 74 % de l'indice, contre 68 % début 2023, tirés par la poignée de méga-capitalisations technologiques qui dominent l'indice. Autrement dit, votre ligne « diversification mondiale » est, dans les faits, un pari concentré sur le dollar et sur l'économie dont Amundi décrit précisément le déclin relatif de l'hégémonie. Ce n'est pas un problème caché par malveillance — c'est la mécanique normale d'un indice pondéré par capitalisation dans un marché qui a été, jusqu'ici, dominé par les États-Unis. Mais si vous achetez la thèse du rapport, la cohérence voudrait que vous sachiez que votre position la plus « prudente » sur le papier est justement celle qui vous expose le plus à ce qu'elle décrit comme en train de se fissurer.
Ça ne veut pas dire vendre votre ETF Monde demain matin. Ça veut dire faire ce qu'Amundi recommande dans son propre langage institutionnel : diversifier différemment, pas seulement par classe d'actifs mais par géographie, par devise, par exposition aux chaînes d'approvisionnement et par régime politique. Concrètement, pour un particulier, ça se traduit par une poche or physique ou assimilé dimensionnée sciemment, une exposition qui ne s'arrête pas aux frontières occidentales, et une vigilance particulière sur la part de votre patrimoine libellée dans une seule devise — sujet qui compte double quand on vit soi-même, comme expatrié, avec un décalage déjà réel entre la devise de ses revenus et celle de son épargne.
Pour sortir de la théorie, voici cinq briques qui couvrent ces axes. J'évite volontairement les tickers américains qu'on croise dans toutes les discussions de comptoir — ACWI, CQQQ et consorts sont cotés aux États-Unis et fermés, depuis l'entrée en vigueur du règlement européen PRIIPs en 2018, à la quasi-totalité des courtiers et clients retail européens faute de document d'informations clés (KID) conforme. Ce sont leurs équivalents domiciliés en Europe, au format UCITS, la seule structure qu'un courtier européen a le droit de vous vendre.
| Axe | ETF | ISIN | Frais de gestion (TER) | Logeable en |
|---|---|---|---|---|
| Monde, développés + émergents (équivalent ACWI) | Amundi PEA Global (MSCI ACWI) UCITS ETF Acc | FR0014017NX3 | 0,30 %/an | PEA |
| Même exposition, hors PEA | iShares MSCI ACWI UCITS ETF USD Acc (IUSQ) | IE00B6R52259 | 0,20 %/an | Compte-titres, assurance-vie |
| Tech chinoise (équivalent CQQQ) | KraneShares CSI China Internet UCITS ETF | IE00BFXR7900 | 0,75 %/an | Compte-titres, assurance-vie |
| Asie émergente (équivalent EM Asia) | Amundi PEA Asie Émergente (MSCI Emerging Asia) Screened UCITS ETF | FR0013412012 | 0,30 %/an | PEA |
| Même exposition, hors PEA | iShares MSCI EM Asia UCITS ETF Acc | IE00B5L8K969 | 0,20 %/an | Compte-titres, assurance-vie |
| Défense européenne | BNP Paribas Easy Bloomberg Europe Defense UCITS ETF (GUARD) | LU3047998896 | 0,35 %/an | PEA selon plusieurs comparatifs — à confirmer auprès de votre courtier avant achat |
| Minéraux critiques et terres rares | VanEck Rare Earth and Strategic Metals UCITS ETF | IE0002PG6CA6 | 0,59 %/an | Compte-titres, assurance-vie |
Sur les frais d'entrée, justement : un ETF coté n'en a pas, au sens où l'entend un fonds traditionnel vendu en réseau bancaire avec 2 à 5 % de droits d'entrée prélevés d'office. Vous payez la commission de votre courtier — de quelques euros à quelques dizaines d'euros selon le prestataire — et l'écart entre prix d'achat et de vente, généralement négligeable sur des lignes aussi liquides que celles du tableau. Le seul endroit où des frais d'entrée peuvent réapparaître, c'est dans une assurance-vie : certains contrats appliquent des frais de versement ou d'arbitrage sur les unités de compte, variables d'un assureur à l'autre. Vérifiez ce point avant d'acheter — sur la durée, il pèse plus lourd que le dixième de point de TER qui sépare deux ETF concurrents.
Aucune de ces lignes n'est faite pour porter un portefeuille à elle seule, et la tech chinoise comme les terres rares sont des paris concentrés et volatils qu'on dimensionne petit, pas des socles.
⚡ L'indice géopolitique maison n'est pas auditable. Le classement « pire depuis 1945 » repose sur une méthodologie propriétaire d'Amundi, non publiée en détail et non comparable à un indice tiers indépendant. L'article le signale, mais continue d'utiliser le chiffre comme accroche.
⚡ Le risque souverain américain est sous-traité. Le rapport note que le risque souverain des États-Unis eux-mêmes augmente en cas de conflits prolongés ou multiples — un point que l'article mentionne à peine, alors que le réflexe du lecteur sera de penser que ce risque concerne surtout les pays émergents ou périphériques.
⚡ Le rallye de l'or en 2025 est déjà largement dans les prix. Si la thèse du « nouveau rôle de l'or » est juste sur le fond, une partie significative du mouvement a déjà eu lieu avant la publication du rapport, ce qui pose la question classique du prix d'entrée — non traitée ici.
⚡ Le rapport parle à un lecteur institutionnel, pas à un expatrié. Ses recommandations de diversification par devise ne tiennent pas compte des frictions concrètes d'un particulier non-résident : fiscalité de l'or physique selon le pays de résidence, primes au rachat, coûts de conversion — l'article esquisse le sujet sans le chiffrer.
⚡ La chronologie vidéo-produit n'est pas neutre. Une collaboration commerciale publiée un mois après le rapport, avec un fort volume de vues, précède presque toujours une période de collecte accrue sur les fonds concernés — sans que ce soit démontrable ni malhonnête en soi.
Le diagnostic macro tient la route et recoupe des sources indépendantes (SIPRI, données du Conseil de l'UE). Le maillon faible reste, comme souvent avec la recherche sponsorisée, l'absence de prix d'entrée et de coût de mise en œuvre pour un particulier.
— Anthony Schoenauer, L’expatrié français